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Hommage à Michel Soulé
Le professeur Michel Soulé nous a quittés le lundi 30 janvier 2012
Le professeur Michel Soulé a consacré sa vie professionnelle au service du développement de la psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent avec une intelligence, un dynamisme, et un esprit novateur, hors du commun- Il avait le même regard étonné, curieux et enthousiaste quand il voulait découvrir le mystère d’une Maternité de Bellini ou d’une mère dans l’ attente du verdict d’une échographie de son Bébé et il savait transmettre ce regard à qui voulait l’apprendre.
Il aimait la vie dans tous ses aspects : il s’amusait en regardant, comprenant, l’agitation des hommes et des femmes pour les petites choses, mais sans toujours la partager. C’était le trait de personnalité qui lui a permis d’être extrêmement aimé par des personnes tout à fait différentes et avec des intérêts en contraste. Michel Soulé avait une intelligence très fine et un don tout particulier qui lui permettait de repérer de nouveaux espaces de recherche et de d’ouvrir de nouveaux champs de réflexion. Nous nous connaissions de longue date et nous nous sommes de nouveau retrouvés autour d'un projet : celui de la création de l'AEPEA.
L’ AEPEA est née de notre volonté et de la sienne pour promouvoir la psychopathologie de l'enfant et de l’adolescent en Europe , avec ce souci original, qui ,tout en s’ouvrant au monde , de l’Amérique à la Chine ,l’ Australie et l’Afrique ,œuvre au développement de l’ originalité propre à chaque culture.
Nous avons partagé avec lui cette Expérience qu’il a toujours privilégiée, en l’enrichissant avec ses élèves, de ses idées originales et des leurs. Bernard Golse a écrit un témoignage important de lui sur Psynem à la disposition de tous et nous n’allons donc pas reprendre ici les thèmes traités avec grande délicatesse. Nous allons bientôt lui rendre hommage aussi, mettant en web l’interview qu’il nous a donné pour le congrès de Bologne. Mais nous souhaitons
qu’ un monument écrit lui soit élevé par tous ceux qui l’ont connu et qui voudront parler de lui sur la page web que nous laissons ouverte sur AEPEA.
Nous sommes tristes de devoir continuer notre chemin sans lui, mais sa pensée, son amitié, sa mémoire continueront de nous accompagner.
Prof. Graziella Fava Vizziello, prsidente et Prof. Pierre Ferrari, ex-président de l'Association Européenne de Psychopathologie de l'Enfant et de l'Adolescent
Dermardirossian Christiane
Michel Soulé est décédé cette nuit. J'ai eu la chance d'être quelques temps dans son ombre, notamment lors de son séjour à Cassis durant une semaine où il s'est livré à un dialogue avec M. Rufo passant des thèmes de la rencontre, au roman familial, à l'origine des maisons. Installé dans un fauteuil Louis XVI, reposant sa main gauche sur le pommeau de sa canne, son discours enlevé inspirait un calme religieux tant ses mots étaient justes, précis, imagés. Mais quel changement d'ambiance aux récréations. Il a même dansé dans son fauteuil un rock sur le port de Cassis ! Le père Michel.
Marcel Rufo
Le professeur Michel Soulé nous a quitté le 30 /01/2012 ; il courait vers ses 90 ans, et comme il avait coutume de nous le dire : « ça commence à faire ! ». Tous les étudiants ont besoin d’un maître dans leur discipline qui est tout à la fois une personne rencontrée et un personnage imaginé. La première fois que j’ai croisé la route de Michel Soulé, ce fut en 1970, il donnait une conférence à l’hôpital Nord, suite à la demande du patron de la pédiatrie marseillaise, le professeur René Bernard, dont j’étais alors l’interne. A cette époque, bien que ma place modeste, dans la rigoureuse hiérarchie hospitalo-universitaire, ne m’autorisait pas à occuper la place de pédopsychiatre au sein de la chaire de pédiatrie, il m’avait confié le rôle d’intervenir lors de l’exposé de Michel Soulé. Il abordera ce jour-là la question des manifestations psychosomatiques du nourrisson, traitée dans l’ouvrage majeur co-écrit avec Michel Fain et Léo Kreisler, le petit « livre jaune » publié au PUF, qui a participé à la formation de nombreuses générations de pédopsychiatres. J’étais avec un de mes aînés, qui me répétait sans cesse : " écoute-le bien, écoute-le bien ", et c’est vrai que les portes entr'ouvertes par nos tâtonnements cliniques, laissaient pénétrer la clarté des subtiles interprétations psychopathologiques de Soulé. Le repas avec lui fut l’occasion, sur le vieux port de Marseille, d’entendre ses confidences à propos de ses croisières avec un ami, obstétricien cannois. Un opposant, engagé dans un crédo organiciste, lui disait qu’il n’avait jamais, tout au long de sa carrière, rencontré de merycisme ; il lui répondit alors : " c’est normal, cela n’existe qu’au pays où il y a des vaches ! ".Nous terminerons sur « L'Aventure » le cotre breton du professeur Bernard, mais la nôtre commençait : Michel Soulé me remercia pour la question intéressante que je lui avais posée, mais qui devait être quelconque et dont je ne me souviens plus. Il démontrait déjà par sa bienveillance, son goût pour l’enseignement et son intérêt pour tout pédopsychiatre débutant. Je reverrai Michel Soulé lors des journées de formation organisées à la fondation Vallée par Roger Misès, puis comme invité aux journées annuelles à la Maison de la Chimie, où, avec Phillippe Ariès, Yvonne Kniebiehler, Terry Brazelton, Myriam David, Evelyne Kestenberg... au milieu d’autres intervenants prestigieux, il nous faisait intervenir, nous les débutants : Rémi Puyelo, Bernard Golse... et moi-même. La salle comble, fidèle et ravie, attendait les fulgurances humoristiques de Michel Soulé, qui trônait dans son rôle préféré de clown blanc. Nos relations se sont transformées de manière intime : je dînais chez lui, accueilli par Nicole, son épouse, ou dans le bistrot de " L’Estrapade " où il commandait toujours deux entrées. Partant avec lui vers l’institut de puériculture pour assister à des séances de formation, il m' indiquait de payer à l' entrée ma participation pour, disait-il, " que je sois bien attentif " ; il avait raison !. Il me racontait son enfance : Lens, et sa passion pour les " sang et or ", les logements de fonction de sa famille, et l’origine de son patronyme dans le sud-ouest, connaissant ma propre passion pour le rugby : " Soulé " venant de " soule ", le jeu ancêtre. Son bureau de psychanalyste, avec le divan, bien sûr, mais surtout son fauteuil usagé et le magnifique tableau représentant le Vésuve ( alors que Roger Perron, président de l’Institut de Psychanalyse, parlait des névroses comme d’un volcan ). Ce bureau s’ouvrait, et devenait lieu de réception magique après les journées annuelles, lors de cocktails organisés autour de " serviteurs ", chauffe-plats grand siècle sur roulettes et en argenterie ancienne C’était l’instant choisi par Michel Soulé pour distiller sous forme de confidence aux initiés, le thème de la prochaine journée Au fond du jardin, le Tulipier en fleurs participait à la fête,; c’était le mois de mars. Il m’a invité à Mouans-Sartoux, me confiant au passage que son bureau au 1 er étage, était en réalité un repère à sieste. Il m’a montré les citronniers, puis une autre année, se plaignait de leur disparition du fait d’un gel trop violent, et il est venu chez nous, chez moi, sur mon bateau à Port-Cros, où, alors qu’il passait de l’annexe à l’échelle, je l’ai rattrapé dans mes bras, et en souriant il déclara : " voyez jusqu’où se niche l’Œdipe ! ". Extraordinaire complicité que celle qui lui faisait me donner rendez-vous au " seul endroit à Paris, où l’on a vue sur mer ", l’île Saint-Louis et ses fameuses glaces. Mais une mission sacrée nous attendait : aller acheter des bijoux de princesse pour Alice ma fille, et Fanny sa petite-fille. Bijoux fastueux et résolument faux, mais pour jouer pour de bon à la princesse. Petit à petit, Michel Soulé eut des problèmes moteurs, il se déplaçait mal, lui qui, dans le quartier, venait au secours de Didier Anzieu, bloqué au coin de la rue par son Parkinson, et qui, piétinant sur place, l’implorait de le faire démarrer. Il fallait que je n’oublie pas l’envoi de cartes postales de la vallée des Merveilles, près de Tende, avec ses inscriptions protohistoriques, et toujours celle du chef de tribu. Le plaisir de lui raconter les croisières estivales et les îles où il rêvait d’aller. Il était toujours supérieurement attentif aux évolutions de la discipline, et récemment encore, il me confiait : " au stade où j’en suis de mes réflexions..." il ajoutait qu’être pédopsychiatre, c’est sans doute conserver une névrose infantile active. Il m’a soutenu lors de mes craintes à ma prise de fonction à l’hôpital Cochin, à la Maison de Solenn, surveillant le fait que les internes du service s’appuient sur le " LSD " ou " Lebovici, Soulé, Diatkine ", le traité qui est le livre de chevet des psychiatres en formation. Le cadeau absolu fut représenté par cette semaine à Cassis, chez moi, pour un échange sur notre discipline. Son brio faisait que tous les participants restaient figés et séduits par la clarté de ses réponses aux problèmes les plus complexes. Il voulait sans cesse retravailler le texte issu de cette rencontre. Il y a peu de temps, il me confiait que c’était l’occasion de continuer à, parler ensemble. Je le publierai. Nous voilà maintenant, hélas, à la dernière rencontre. J’avais pris l’habitude de lui offrir un bouquet de brins de fenouil sauvage coupé comme il le faut, le 29 septembre, fête de la Saint-Michel ( mon père portait aussi ce prénom et je vous laisse libre de vos interprétations ). Un de mes collègues se plaignait souvent de " l’indulgence coupable " dont Mr Soulé faisait preuve à mon égard. Ce jour-là, il m’a confié qu’il avait reçu fort tard le bouquet annuel. En attendant Sylvain Missonnier, il se mit alors à me parler d’un sujet peu traité : les relations arrière-grand-père / arrière-petits-enfants. Comme toujours, de manière ludique, il avait repéré la jalousie de ces jeunes garçons et filles vis à vis de son fauteuil électrique : son beau jouet que eux ne possédaient pas. Il avait aussi noté leur sens de l’observation : ils le désignaient sous le terme de " papy dodo " car il était toujours allongé. Merci Monsieur, pour tout ce que vous m’avez appris, pour l’affection que vous m’avez autorisée à vous manifester, et pour la transmission de votre message du grand enseignant que vous fûtes. Je n’oublierai pas les 29 septembre de vous apporter un gros bouquet de fenouil sauvage, au cimetière de Montparnasse où vous reposez maintenant, et il y aura au milieu, quelques cartes postales du chef de tribu.
Le Pr Michel Soulé en Italie
IL nous a quittés, voilà la phrase que plusieurs collègues italiens m’ont écrite avec grande amertume, après … et maintenant?
“Oui Michel, Pierre (Ferrari) n’a sans aucun doute pas besoin que je lui rappelle la publication de tes idées sur la relation des arrière grand parents-avec leurs descendants parce qu’il m’en a parlé hier et il est déjà en train de s’en occuper”. Le souffle qui le trahit continuellement, une conscience qui le quitte et qui revient, néanmoins un sourire malin et satisfait qui apparait sur son visage souffrant à mes mots, le lundi avant son départ définitif, encore désireux d’offrir au monde quelque chose dont il savait avoir l’exclusive.
J’étais étourdie, je n’arrivais pas à quitter cette chambre d’hôpital que je trouvais terriblement sèche et froide pour un homme qui avait vécu et travaillé dans une maison où l’objet principal de la salle où ils nous recevait toujours avec tant d’amour et de champagne, était une harpe, une harpe vivante, celle de sa femme, une salle avec des portes vitrées qui s’ouvraient sur un surprenant jardin au milieu de Paris.
Chaque année, à ses Journées exceptionnelles où l’intelligence, le plaisir de connaitre la nouvelle manière que chaqu’un de ses invités s’efforçait de renouveler an après an, et de rendre intéressant, voire rigollot, Monsieur et Madame Soulé nous réunissaient là dans cette salle où on retrouvait toutes les personnes que on avait écoutées avec respect quelque part ou on avait rencontrées dans quelque lecture intéressante.
On y rencontrait des vieux amis italiens, suisses ou américains que l’on avait perdus de vue.
On rencontrait ses trois fils d’art préférés toujours présents et les nombreuses dames qui ne demandaient qu’à pouvoir rentrer dans une recherche ou activité avec lui, activité dans laquelle elles étaient disposées à travailler pour toujours, en lui reconnaissant cette étincelle rare et ce gout créatif que seulement les hommes de génie peuvent donner.
Bien, ce grand homme je l’avais connu à travers des mots de Diatkine et de Ajuriaguerra quand je travaillais en Suisse et j’ai retrouvé ses traces en Italie à la publication de “l’enfant et son corps”.
Dès que à Trento j’ai eu mon premier argent pour organiser une rencontre dans mon service, je me suis mise en contact avec lui, pour lui dire que j’avais assez d’argent pour lui payer un voyage en train, deuxième classe couchette, changement de train à 5 heure du matin à Verona ( attente terrible d’une heure que je connaissais bien dans une gare à ces temps, refuge de tous les sans papiers) . Je pouvais lui offrir une chambre chez les prêtres et il était invité chez moi ou chez des collègues du service pour les repas.
C’était en effet des conditions primitives qui lui ont donné un incroyable envie de bâtir une formation pour mon exceptionnel service de médecine social de 120 personnes à l’âge moyenne de 24 ans, pour la plupart à leur premier emploi, éparpillées dans une région de montagne.
Il y avait à ce moment Basaglia, pour les adultes et le décret 517 pour l’intégration totale de tout enfant dans des classes normales, la loi du divorce et celle de la légalisation de l’avortement.
Un véritable chaos, les services qui faisaient la politique, les politiciens qui faisaient la psychiatrie.
C’est la dedans qu’il est rentré en nous aidant à faire la part des choses, nous aidant à comprendre les différences, nous amenant Janine Noel, Léo Kreisler, Renée Diatkine qui démêlaient peu à peu cet ensemble complexe, pour nous aider à bâtir le hiérarchies des interventions . La prévention précoce en premier, a été tout de même une chose exceptionnelle à un endroit où les politiciens avaient placés des Psychiatres d’enfants de secteur avant d’y mettre les pédiatres. Il nous a aidés à comprendre au moins les différences dans ce travail, où les peu de nous qui avaient une formation analytique, avaient des difficultés à voir à quoi elle pouvait servir.
Il partait toujours de la réalité avec le don exceptionnel de la voir atteignable quand à ce moment la Société italienne de Psychanalyse qui avait été mise hors loi par le fascisme, présentait des attitudes de chapelle persécutée, les psychologues venaient d’avoir leurs degré pour la première fois par des Universités qui n’avaient pas encore décidé si la Psychologie était une philosophie ou bien une science appliquée, les médecins étaient neuropsychiatres et en général seulement neuro.
Bref, il s’est établi un flux entre Trento qui recevait aussi les autres services italiens pour la formation, et Paris, avec des jeunes gens qui ont commencé à y aller pour voir et apprendre.
Après, c’était pour moi Padoue, endroit plus grand, mai plus difficile.
La concurrence des hommes, chefs de service à Reggio, et à Pisa. Nizzoli, Pfanner arrivaient toujours à avoir de l’argent pour se faire aider dans la formation, mais les femmes, si elles ne sont pas mariées avec des puissants du métier ou des politiciens, difficilement en récupèrent et désormais on ne pouvait plus jouer le nouveau service, l’âge jeune et la révolution psychiatrique .
Mais Soulé ne nous a jamais abandonnés.
Nous avions de notre part Venice : Lucilla une maison que Michel adorait, mais je crois qu’il aimait surtout l’accueil qu’elle lui donnait et sa façon de comprendre et de montrer l’artisanat et l’art.
A carnaval, il arrivait avec ses femmes parfois deux, parfois trois, habillées en superbes costumes du ‘700, lui avec le tricorne, le grand manteau et le bâton. Ma maison n’était pas énorme, mais belle et tout à fait vénitienne : je me souviens que pour 2 années, lui et ses dames n’arrivaient pas à avoir assez de place pour rester dans la salle et cela lui plaisait énormément.
Il arrivait toujours avec des musiques à jouer qui rendaient les dames encore plus belles.
Il ne semblait jamais se rendre compte ou souffrir des difficultés que son handicap physique lui provoquait, surtout dans cette ville si difficile à parcourir qui est Venezia. Au contraire, jusqu’à sa dernière visite il traversait les ponts avec un déséquilibre qui me donnait l’infarctus chaque fois et il ne voulait jamais que on l’aide.
Il était en fin devenu quelqu’un de famille : le Professeur, ami de famille.
Je n’avais plus peur que les hommes, chef d’autres services, toujours plus riches, puissent l’avoir et que je sois condamnée, après avoir partagé sa présence avec tous les autres, à le perdre Just au moment où il continuait à amener des choses nouvelles comme la psychiatrie des fétus et que l’Italie, notre formation italienne, était en position de dialogue et non plus d’apprentissage total.
C’était très bien, parce qu’il avait bien compris cela et il se présentait d’une façon profondément différente. Même si toujours, il écoutait avant de parler et il guettait toujours la réponse, maintenant il savait que nos services en peu d’années, avaient fait des changements exceptionnels et ils étaient t sur le même plan que les français.
Je savais maintenant qu’il était suffisant de lui dire “venezia” qu’il aurait accepté n’importe quelles conditions : le problème était de se préparer pour visiter avec lui cette ville qu’il connaissait en tout détail.
C’est rare quelqu’un qui réussit toujours à mettre toujours ensemble le plaisir et le travail : c’est encore plus rare, quelqu’un qui est capable de ne jamais se fâcher ou devenir agressif avec n’importe quelle personne et qui transforme en rigolade subtile, les passions humaines et les rivalités de ses protegès:distance sournoise, sympathie totale pour les vivants, amour infini pour ses petits fils. Quand Sebastien est devenu architecte, il voulait que de toute manière qu’il y ait une rencontre, une possibilité de partager des choses avec ma fille aussi architecte.
Il n’était jamais fatigué de construire un réseau dans le monde parce qu’il trouvait exceptionnel les formes infinis que le réseau peut prendre.
Au moment donné, il y a 3 ans, il a pensé, je crois, récompenser ma fidélité, en me proposant avec Pierre Ferrari pour la présidence de l’AEPEA.
Naturellement cela s’est fait, tant qu’il était là, sans la moindre difficulté, chose que je pensais normale, dans l’idée encore un peu plus que étrange, que la France était un pays des miracles.
La France ne l’est pas du tout, et je te remercie, Michel, de m’avoir fait ce dernier cadeau, après m’avoir dit que l’on avait fait des choses tellement d’années ensemble que le moment était venu de se tutoyer : découvre encore bien des choses là haut, Michel .
Graziella fava Vizziello
Michel Soulé
« Garçon, ce steak Tolstoï n’est guère épais.. »
Michel Soulé aurait aimé être à son enterrement, et en arranger la mis en scène. Comme Huckleberry Finn, et comme nous tous il aurait voulu entendre ce qui se disait de lui, qui était ému, qui était absent. Il serait content de voir qu’à Montparnasse, ils étaient nombreux, celles et ceux de la faille hétéroclite qu’il a su rassembler , animer et faire collaborer autour de lui. En entendant son petit fils, on croyait l’entendre lui, la même verve, le ton parfaitement juste, l’ humour et la tendresse, la culture, utilisée et jamais tartinée. On a mesuré combien cet homme était multiple, et combien il était atypique dans chacun de ses aspects.
Il n’a pas été un patron typique, autoritaire , narcissique et au fond ne voulant pas de successeur. Au contraire, peu des chefs de file la génération de Michel Soulé ont été capables comme lui d’aider, d’épauler, de rassurer aussi leurs jeunes collègues. Michel Soulé était visiblement fier d’avoir contribué à la nomination d’une bonne demi douzaine de pédopsychiatres. Le passage par la Guidance de l’Institut de Puériculture permettait de se former et de s’affirmer. On apprenait à enseigner dans le fameux cours du Copes sur le développement précoce, et surtout en le voyant faire, en, le voyant si merveilleusement enseigner.
Michel Soulé était pour nous un maître, plus qu’ un patron, un mentor, un inspirateur, sans jamais se poser en modèle. J’ai eu le difficile privilège de prendre sa suite à la Guidance ; nous avons un temps consulté ensemble, offrant ainsi un cadre de transmission intergénérationnelle très stimulant pour moi, et pour les familles. Je me souviens de la façon dont sans aucune ambiguïté et sans ambivalence, il me laissait le soin, comme on dit dans la marine. Avoir l’amiral comme second, quel privilège! L’important pour Michel était de continuer d’ être dans le coup, de participer, et le chef s’est mué sans difficulté apparente en assistant de luxe, prodiguant ses conseils lorsqu’on le lui demandait, et très respectueux de l’autorité du jeune patron.
Lors des journées de la Guidance, le vrai rendez vous de la famille des pédopsys, il nous entraînait à parler, à écrire pour le livre qui en était issu, ou pour le précis de psychiatrie de l’enfant qui lui a demandé tant d’efforts. Lors de ces journées, rien n’était plus stimulant que de se voir proposer un sujet dont on ne savait rien, ou sur lequel on avait peu réfléchi: je me souviens ainsi de la journée sur le concept d’autorité, de celle sur les grands parents, sur le temps, qui m’ont amené à essayer de penser à quelque chose d’un peu original, sur le modèle de Michel Soulé, qui, lui, l’était vraiment, et constamment, avec ce mélange singulier d’intelligence aiguë, de sens clinique, et de curiosité intellectuelle et de culture. Souvenons-nous de l’enfant qui venait du froid, des nouvelles parentalités, des compétences précoces du bébé pour n’en citer que quelques unes, sur presque 25 ans. Michel Soulé avait cette capacité de susciter des dialogues entre des pratiques hétérogènes, entre juges et cliniciens, entre psychanalystes et chercheurs, entre historiens et sociologues, à lancer une idée et à laisser les autres réagir et débattre. Lors des journées, on s’écoutait les uns les autres, parfois curieux, parfois fascinés, parfois avec étonnement ou même agacement, mais en apprenant toujours quelque chose, ravis de rencontrer des gens d’horizons différent. Puis on écoutait Michel Soulé, et on saisissait alors le cœur du sujet. Au fond, le rêve de Michel Soulé, c’était de tenir un salon de discussion, comme ceux des lumières.
Il n’était pas non plus un psychanalyste typique, préférant toujours l’idée au dogme, l’humour et la présence . Il n’était pas non plus un pédopsychiatre typique, car il était resté très proche de l’enfance, et même de l’adolescence ; il était aussi un clown, qui adorait les histoires et les raconter, et les calembours (cf le steak Tolstoi), et comme les enfants , la répétition. Il aimait, ou plutôt vivait avec la musique, le cirque, l’opéra, le voyage, le livre, la fête.
Je me souviens de l’Italie aussi, ou Michel nous entraînait enseigner, avec Jeannine Noël. Je me souviens de ce voyage dans la Bologne hivernale, de relais au volant avec Bernard Golse, et pour tenir l’horaire, d’une moyenne de 140 km/heure, avec Michel et Jeannine un peu pâles, mais cois : les enfants ont toujours raison... Venise , aussi, où il fut plus de quarante fois, et où Bernard et Moi jouions aux fils de Don Corleone. Le Brésil aussi, où nous avions eu l’un et l’autre des aventures familiales.
Je me souviens de son courage dans le handicap croissant, de sa volonté de vivre, pour travailler, pour comprendre, pour apprendre, sans relâche. Il me manque , il nous manque.
Antoine Guedeney
Hopital Bichat Claude Bernard APHP
Michel Soulé death: He was quite extraordinary. He followed his intuitions to wonderful unlikely places.
He was loveable. He was funny. I was always delighted to see him.
Daniel Stern
Photos-souvenir
En 1977, jeune psychologue italienne, je faisais mes premières armes en tant que stagiaire au Service de Guidance Infantile de l’IPP. Je passais mes matinées à l’hôpital de jour, j’allais au square, à la piscine, faire la cuisine, avec les enfants autistes et les soignants. Tous, y compris la cuisinière et la femme de ménage, avait à leur actif plusieurs années d’analyse et connaissaient et comprenaient l’autisme mieux qu’un psychothérapeute qui aurait franchi les plus hautes marches dans une société de psychanalyse.
On respirait une psychanalyse intelligente, associée à une pédagogie en même temps moderne et ancienne, contrairement à d’autres lieux de soin plus « bâclés » que je voyais à Paris.
Le groupe avait aussi ses propres pathologies, bien que modérées.
Michel Soulé, on le retrouvait derrière chaque mot, derrière chaque pensée, et il était déjà un grand « vieux », omniprésent, deux ex-machina.
L’année suivante il est venu à Trento et il est venu dîner chez moi, cuisinière inexpérimentée dans mon petit appartement, dans un village à la montagne. J’étais peut-être inconsciente, ou alors c’était lui qui était une personne simple, mais la soirée a été agréable et naturelle. Il était content car à Paris son groupe lui avait organisé une fête d’anniversaire, et il était aussi content d’être là, et de rencontrer une réalité qui s’inspirait de sa pensée.
Ce que nous faisons aujourd’hui dans le domaine de la pédopsychiatrie et de la psychologie infantile a été initié par lui, avec quelques autres précurseurs. Travail d’intersecteur, prévention, psyché et soma, filiations, psychanalyse de plus en plus sans divan et de plus en plus précoce, jusqu’au fœtus…
En « Vous aurez de mes nouvelles », Soulé écrivait que le psychanalyste qui se pose trop de questions se retrouve face à face avec Belzébuth, ou alors il franchit la limite qui sépare le psychiatre du fou. En écrivant cela, avec beaucoup d’ironie, il proposait une parodie de lui-même en « vieux parano »… Mais il était tout sauf fou, et il avait réellement rencontré la psyché du fœtus, il papotait avec elle. Le fœtus lui disait à quel point l’échographie le dérangeait - machine à chasser les fantômes des temps modernes - et à quel point il aimait sa mère. Et Soulé lui répondait que c’était beau d’être grand-père, mais aussi que ce lieu chaud et enveloppant qu’est le ventre maternel lui manquait beaucoup.
Avec son bras malade et son whisky après le repas, je l’ai rencontrés des dizaines de fois depuis 37 ans, mais j’ai l’impression qu’il était toujours le même, sans âge, un éternel enfant sage, sans aucun signe de fatigue, ne donnant jamais l’impression d’être arrivé, de s’endormir sur ses lauriers, d’avoir terminé son interminable recherche sur l’homme.
Maria Rita Colucci
A Michel Soulè il più grande grazie per la sua presenza viva di maestro, che mi ha accompagnato fin dai primi anni della mia formazione ed esperienza clinica come neuropsichiatra infantile e che continuerà ad accompagnarmi, in un dialogo ora interno:
La sua forza di continuare a perseguire la ricerca sempre ancorata alla clinica, all’esperienza, al non eludere le nuove domande che ogni passo pone, a rivedere sempre il senso delle nostre pratiche cliniche, al confrontarsi della psicoanalisi con il bambino reale, con la sua espressione corporea, con le interazioni familiari, con il contesto, il sociale…
La sua capacità di costruire ai diversi livelli il necessario lavoro di rete e di scambio inter-trans professionale e di tradurre tutto questo anche in una dimensione operativa di Servizi e di formazione continua…
Quando, negli anni ’70, si stava avviando a Trento il Servizio di Neuropsichiatria Infantile con Graziella Fava Vizziello, ci ha “nutriti” e sostenuti con le sue frequenti e generose presenze, lo abbiamo sentito sempre partecipe e solidale con i nostri sforzi, a partire da un appassionato interesse per il bambino e il suo sviluppo e per la ricerca delle opportunità che ogni contesto può offrire.
Mi sono trasferita poi a Venezia, e questo percorso è continuato: per gran parte dell’attività di formazione nel piccolo ospedale in cui lavoravo, e soprattutto per il lavoro rivolto al bambino piccolo e con i pediatri, ho sempre potuto contare sulla sua presenza, autorevole e capace di aprire la comunicazione oltre le difese e gli ostacoli.
Il suo humor, le battute, le storie che con ironia acuta e leggerezza toccavano il cuore dei problemi….
Con lui ho imparato che tradurre può essere nel contempo dialogo e scambio.
Era innamorato di Venezia. Era un privilegio percorrerla con lui per calli e laguna, a piedi e in barca, ascoltarlo raccontarne anche aspetti per me sconosciuti; discorrendo di pittura (Tiepolo, Tiziano, Veronese, Canaletto), di musica (Bellini-orecchio assoluto e il Barocco, le sue passioni), in maschera, in festosità conviviali….
Come era sempre una vera festa incontrarsi annualmente a Parigi alle Journèes scientifiques.
E mi piace ricordare la sua presenza strutturante al 1°Congresso AEPEA in Venezia (1996 - Processi di cambiamento in psicopatologia del bambino e dell’adolescente). Nel suo intervento conclusivo, mettendosi nei panni di un viaggiatore francese del ‘700, scriveva al suo amico veneziano Casanova:
“Mon bon ami….
dans ce congrès chacun affirme que le changement c’est la vie et que tout changement, sauf son opinion qui, a elle, ne changera pas.
Ils sont installès dans la veritè apportèe par le dernier changement, alors que pour leur Machiavelli -florentin il est vrai- tout changement ne fait qu’en preparer un autre.
Votre ami devouè”
Lucilla Rebecca - Venezia
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